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La Tunisie se décarbone-t-elle vraiment

La Tunisie se décarbone-t-elle vraiment

SKY WORLD NEWS | Derrière les panneaux solaires, les bilans carbone et les promesses de neutralité, que reste-t-il réellement dans l’air ?
Sur les brochures des entreprises, dans les discours institutionnels et désormais dans les stratégies économiques, le mot « décarbonation » est partout. On parle de neutralité carbone, d’efficacité énergétique, d’énergies renouvelables, d’empreinte carbone et d’industrie verte.
Mais une question beaucoup plus simple mérite d’être posée : la Tunisie émet-elle réellement moins de gaz à effet de serre grâce à ces politiques, ou sommes-nous encore largement au stade des annonces ?
 
La réponse est plus complexe que les slogans.
La Tunisie s’est officiellement fixé une trajectoire ambitieuse : parvenir à la neutralité carbone à l’horizon 2050. Sa stratégie énergétique prévoit notamment une réduction des émissions de CO₂ du secteur de l’énergie de 36 % en 2030 et de 46 % en 2035 par rapport au scénario tendanciel.
 
Sur le papier, la direction est donc clairement définie.
 
Dans la réalité industrielle, le chemin est beaucoup plus difficile.
 
Le premier paradoxe apparaît lorsqu’on regarde la production électrique. La Tunisie développe rapidement le solaire et l’éolien, mais son système électrique reste dominé par le gaz naturel. À fin juillet 2025, les énergies renouvelables ne représentaient que 6 % de la production électrique, contre environ 94 % pour le gaz naturel.
 
Autrement dit, installer des panneaux solaires ne signifie pas automatiquement que le pays est devenu une économie décarbonée.
La question fondamentale est celle du remplacement.
 
Combien de tonnes de CO₂ sont réellement évitées par chaque nouvelle installation solaire ?
Et surtout : combien d’émissions supplémentaires continuent d’être produites par les centrales thermiques, les transports, les cimenteries, les industries et les bâtiments ?
 
C'est là que l'enquête doit quitter le terrain de la communication pour entrer dans celui des chiffres.
La Tunisie dispose aujourd'hui d'un arsenal de politiques et d'outils destinés à mesurer et réduire les émissions. L'Agence nationale pour la maîtrise de l'énergie travaille notamment sur les bilans carbone, la tarification du carbone et l'accompagnement des entreprises. En février 2025, l'ANME, l'INNORPI et le TUNAC ont signé une convention destinée à mettre en place un système national de vérification et de validation des émissions de gaz à effet de serre.
 
C'est une évolution importante.
Car pendant longtemps, une entreprise pouvait annoncer une démarche environnementale sans que le public dispose nécessairement d'un moyen simple de vérifier combien de tonnes de CO₂ elle émettait avant et après son investissement.
 
Aujourd'hui, la question devient donc : qui mesure, qui vérifie et qui contrôle ?
Un bilan carbone n'est pas en lui-même une réduction d'émissions.
C'est une mesure.
Un panneau photovoltaïque n'est pas, à lui seul, une stratégie climatique.
C'est un outil.
 
Et une certification environnementale ne constitue pas automatiquement la preuve qu'une entreprise a diminué son empreinte globale.
C'est précisément cette distinction qui devrait être au cœur du débat tunisien.
 
Car les entreprises tunisiennes sont désormais soumises à une pression qui dépasse largement les frontières nationales.
Depuis le 1er janvier 2026, le mécanisme européen d'ajustement carbone aux frontières, le CBAM, est entré dans son régime définitif. Il concerne notamment le ciment, le fer et l'acier, l'aluminium, les engrais, l'électricité et l'hydrogène. L'objectif européen est de faire payer un coût carbone correspondant aux émissions incorporées dans certains produits importés.
 
Pour une entreprise tunisienne exportatrice, le carbone devient donc progressivement une question commerciale.
Demain, deux entreprises produisant le même produit pourraient ne plus être équivalentes aux yeux du marché européen : celle qui produit avec une empreinte carbone plus faible pourrait disposer d'un avantage économique.
 
La décarbonation n'est donc plus seulement une affaire d'écologie.
 
Elle devient une affaire de compétitivité.
 
Mais toutes les entreprises tunisiennes ne partent pas du même point.
Un expert cité par La Presse estimait déjà que, hormis certains grands groupes industriels et les PME très tournées vers le marché européen, une grande partie du tissu industriel tunisien restait faiblement engagée dans la décarbonation.
C'est probablement l'un des angles morts du débat.
 
On parle beaucoup des entreprises qui installent des panneaux solaires.
 
Mais que fait la majorité des PME ?
 
Combien ont calculé leurs émissions ?
 
Combien connaissent leurs émissions directes ?
 
Combien mesurent les émissions liées à leur consommation d'électricité ?
 
Combien ont un véritable plan de réduction sur cinq ou dix ans ?
 
Et surtout : combien peuvent présenter des chiffres vérifiables montrant une baisse réelle de leurs émissions ?
 
L'ANME elle-même estime le potentiel considérable. Une étude consacrée au marché volontaire du carbone envisage un programme pouvant réunir plus de 500 entreprises et estime que celui-ci pourrait représenter plus de 8 millions de tonnes équivalent CO₂ de réductions cumulées sur la période étudiée. Mais il s'agit d'un potentiel et d'un scénario de mobilisation, pas d'une réduction déjà réalisée.
 
Cette nuance est essentielle.
 
Une capacité potentielle n'est pas une réduction réalisée.
 
Une entreprise candidate à un programme n'est pas encore une entreprise décarbonée.
 
Et un objectif fixé pour 2030 n'est pas un résultat obtenu en 2026.
 
C'est ici que se trouve probablement la véritable enquête : mesurer l'écart entre ce qui est annoncé et ce qui est effectivement réalisé.
La Tunisie a d'ailleurs commencé à construire les outils nécessaires pour combler cet écart. La Bourse de Tunis a organisé en 2026 des ateliers consacrés à la mesure de l'empreinte carbone des entreprises cotées, tandis que le pays travaille encore à la mise en place d'un marché carbone pleinement opérationnel.
 
Le processus existe donc.
 
Mais il est encore en construction.
 
Et pendant ce temps, la réalité énergétique demeure lourde : le pays reste dépendant des hydrocarbures pour son système électrique, tandis que la transition renouvelable progresse mais ne représente pas encore la majorité de la production.
 
Il faut donc se méfier d'une nouvelle forme de « greenwashing » institutionnel ou industriel : celui qui consiste à confondre investissement vert et décarbonation réelle.
 
Une usine peut installer des panneaux solaires tout en continuant à consommer énormément d'énergie fossile.
 
Un hôtel peut remplacer son éclairage tout en conservant une consommation énergétique globale très élevée.
 
Une entreprise peut publier son premier bilan carbone sans avoir encore réduit une seule tonne.
 
Une administration peut annoncer une stratégie climatique sans disposer des moyens financiers et humains permettant de la mettre en œuvre.
 
La véritable question n'est donc plus : « Qui parle de décarbonation ? »
Elle devient :
« Qui réduit réellement ses émissions, de combien, depuis quelle année et avec quelles preuves ? »
 
C'est cette question que devrait poser une enquête nationale.
 
Il faudrait sélectionner les secteurs les plus émetteurs — ciment, sidérurgie, chimie, transport, énergie, industrie manufacturière — puis demander aux principales entreprises quatre chiffres simples : leurs émissions de référence, leurs émissions actuelles, leurs investissements consacrés à la réduction et leurs objectifs pour 2030.
 
Ensuite, comparer les déclarations des entreprises aux données de consommation énergétique.
 
Carbone annoncé contre énergie consommée.
 
Objectifs affichés contre émissions mesurées.
 
Panneaux installés contre gaz économisé.
 
Communication environnementale contre tonnes de CO₂ réellement évitées.
 
Le résultat permettrait enfin de distinguer les entreprises qui font réellement leur transition de celles qui commencent seulement à préparer leur communication climatique.
 
La Tunisie n'est donc ni totalement immobile, ni réellement décarbonée.
 
Elle se trouve entre les deux.
 
Les stratégies existent. Les programmes existent. Les investissements renouvelables progressent. Les mécanismes de mesure et de vérification commencent à se structurer. Le gouvernement vise la neutralité carbone à long terme.
 
Mais la dépendance au gaz reste forte, la décarbonation industrielle est encore inégale et le marché carbone tunisien n'est pas encore pleinement opérationnel.
 
La vraie bataille commence donc maintenant.
 
Car dans une économie mondiale où le carbone devient progressivement un coût, la question n'est plus de savoir si la Tunisie doit se décarboner.
 
La question est de savoir si elle se décarbonera assez vite pour ne pas payer demain le prix économique de son retard.
Et derrière chaque panneau solaire, chaque bilan carbone et chaque promesse de neutralité, une seule question devrait désormais être posée :
Combien de tonnes de CO₂ avons-nous réellement supprimées ?

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