SKY WORLD NEWS | Il y a des guerres dont les cicatrices disparaissent avec le temps. Et puis il y a celles qui continuent de contaminer les sols, les eaux, les forêts et les générations longtemps après le dernier tir. Le Vietnam appartient à cette seconde catégorie.
L’histoire de la guerre moderne montre que la destruction de l’environnement n’est pas une invention récente. Avant le Vietnam, l’Empire britannique avait déjà expérimenté des méthodes de guerre destinées à priver les guérillas de leurs ressources, notamment en Malaisie, où des herbicides ont été utilisés pour détruire la végétation. Puis, au Vietnam, les États-Unis ont industrialisé cette logique à une échelle sans précédent avec les défoliants, dont l’Agent Orange.
L’objectif militaire était clair : détruire la végétation afin de priver les forces adverses de couverture et de ressources. Mais les conséquences ont largement dépassé le champ de bataille. Des forêts ont été ravagées et les effets sanitaires et environnementaux du dioxine contenue dans certains mélanges de défoliants continuent de faire l’objet de recherches et de controverses.
Dès les années 1970, des scientifiques et des responsables politiques parlaient déjà d’« écocide ». Un document des Nations unies de 1982 rapporte ainsi que plusieurs scientifiques avaient qualifié de cette manière les destructions environnementales provoquées par les épandages américains au Vietnam.
Pourtant, le droit international n’a jamais véritablement créé un crime général permettant de poursuivre systématiquement la destruction massive de l’environnement comme un crime international autonome.
Il existe bien des règles. La Convention ENMOD de 1977 interdit l’utilisation hostile de techniques de modification de l’environnement ayant des effets étendus, durables ou graves. La Convention sur les armes chimiques interdit, quant à elle, la mise au point, la production, le stockage et l’emploi des armes chimiques. Mais ces instruments ne couvrent pas toutes les formes de destruction écologique provoquées par la guerre.
C’est là que réside une contradiction fondamentale : le droit international reconnaît que l’environnement doit être protégé pendant les conflits, mais il peine encore à traiter sa destruction massive comme une véritable atteinte criminelle autonome.
L’Irak constitue un autre avertissement. Les guerres du Golfe et les décennies de conflit ont laissé derrière elles une accumulation de pollutions, de sites contaminés et de destructions d’infrastructures. Le Programme des Nations unies pour l’environnement a lui-même documenté la gravité des dommages environnementaux résultant des conflits et de la mauvaise gestion environnementale en Irak.
La question devient alors dérangeante : si le Vietnam n’a pas suffi à provoquer une véritable révolution juridique, si l’Irak n’a pas suffi à faire de la destruction environnementale une priorité absolue du droit de la guerre, quelle sera la prochaine catastrophe capable de faire évoluer les règles ?
Cette question prend aujourd’hui une nouvelle dimension avec le Venezuela.
Washington cherche désormais à reprendre une place centrale dans le secteur pétrolier vénézuélien. Des accords annoncés fin août et début septembre 2026 donnent aux intérêts américains un accès considérable aux réserves et aux champs pétroliers du pays. Une société privée soutenue par les États-Unis doit notamment prendre part à l’exploitation de 17 champs, tandis que Chevron et d’autres groupes internationaux préparent une expansion importante de leurs activités.
L’enjeu n’est pas seulement géopolitique ou financier. Il est aussi environnemental.
Le Venezuela possède certaines des plus importantes réserves pétrolières au monde, notamment dans la ceinture de l’Orénoque. Relancer massivement une industrie pétrolière lourdement dégradée implique de remettre en fonctionnement des installations vieillissantes, de réparer des infrastructures, de transporter davantage de pétrole et d’augmenter la production.
Les autorités américaines affirment que la production vénézuélienne pourrait plus que doubler dans les prochaines années.
Mais une question essentielle reste posée : qui assumera le coût environnemental d’une telle accélération ?
Car l’histoire pétrolière mondiale montre qu’un accident, une fuite, une rupture de canalisation, un bassin de stockage mal entretenu ou une infrastructure défaillante peuvent provoquer une contamination dont les conséquences dépassent largement la durée d’un contrat.
Il ne serait pas sérieux d’affirmer que l’exploitation américaine du pétrole vénézuélien provoquera nécessairement un écocide. Mais il serait tout aussi irresponsable d’ignorer le risque environnemental lié à la remise en marche accélérée d’une industrie qui nécessite des investissements massifs et dont certaines infrastructures ont souffert pendant des années de sous-investissement et de mauvaise gestion.
Le véritable problème est peut-être ailleurs : le droit international sait-il prévenir la catastrophe avant qu’elle ne se produise ?
Aujourd’hui encore, il est beaucoup plus facile d’identifier une agression militaire, une violation territoriale ou l’emploi d’une arme interdite que de déterminer juridiquement à partir de quel niveau de destruction une atteinte à l’environnement devient un crime international.
Le mot « écocide » gagne du terrain dans le débat juridique international. Mais son inscription comme cinquième crime autonome relevant de la Cour pénale internationale n’est toujours pas devenue une réalité générale.
Pendant ce temps, les guerres changent.
On ne détruit plus seulement avec des bombes. On peut détruire un écosystème en frappant une raffinerie, en provoquant un incendie pétrolier, en contaminant une rivière, en détruisant des installations industrielles ou en transformant une région entière en zone durablement polluée.
Le paradoxe est vertigineux : l’homme a perfectionné sa capacité à détruire l’environnement beaucoup plus rapidement qu’il n’a perfectionné les règles permettant de punir cette destruction.
Le Vietnam aurait dû être une leçon définitive. L’Irak aurait dû en être une autre.
Aujourd’hui, le Venezuela pose une nouvelle question : sommes-nous capables de reconnaître le risque avant que les dégâts ne deviennent irréversibles ?
Car attendre la catastrophe pour chercher un responsable revient à reproduire exactement la même erreur.
L’Agent Orange a laissé une leçon terrible : une guerre peut se terminer en quelques années, mais les conséquences environnementales peuvent durer des générations.
Cinquante ans plus tard, le véritable défi n’est donc peut-être plus seulement d’empêcher certaines armes.
Il est d’empêcher que la planète elle-même devienne une victime acceptable de la guerre, de la géopolitique et de la course au pétrole.
ES
HE
SFR
AR
EN