SKY WORLD NEWS | Depuis la révolution de 2011, la Tunisie a connu une transformation profonde de son paysage médiatique. L’espace de liberté ouvert après la chute de l’ancien régime avait fait naître l’espoir d’une presse capable de travailler sans les contraintes et les interdits du passé. Mais, plus d’une décennie plus tard, cette liberté semble progressivement s’éroder, sous l’effet de pressions politiques, judiciaires, économiques et numériques.
La dégradation n’est pas toujours spectaculaire. Elle est parfois silencieuse, presque invisible. Elle se manifeste lorsqu’un journaliste renonce à publier une information sensible, lorsqu’une enquête est abandonnée par crainte des conséquences, lorsqu’un sujet est volontairement évité ou lorsqu’un rédacteur préfère modifier son angle pour ne pas s’exposer.
C’est là que l’autocensure devient particulièrement inquiétante. Elle ne nécessite ni interdiction officielle ni fermeture de média. Il suffit que la peur s’installe suffisamment pour que le journaliste commence à se censurer lui-même. Le chiffre d’une hausse de plus de 60 % de l’autocensure, souvent avancé dans ce débat, doit toutefois être rattaché à une étude précise avant d’être présenté comme une donnée incontestable. Mais le phénomène, lui, est devenu un véritable sujet de préoccupation pour la liberté de la presse.
À cette pression s’ajoute le harcèlement en ligne. Les réseaux sociaux peuvent transformer un journaliste en cible en quelques heures : insultes, menaces, campagnes de dénigrement, accusations et manipulations peuvent se propager beaucoup plus rapidement qu’une enquête journalistique ne peut être vérifiée et publiée.
Le journaliste tunisien ne travaille donc plus seulement face à une éventuelle pression institutionnelle. Il évolue également dans un environnement numérique où la réputation peut être attaquée, où une déclaration peut être sortie de son contexte et où une campagne de désinformation peut prendre une ampleur considérable.
Une nouvelle menace apparaît désormais avec l’intelligence artificielle. Utilisée correctement, elle peut devenir un formidable outil pour les journalistes : analyse de données, recherche documentaire, vérification et traitement de grandes quantités d’informations. Mais détournée à des fins malveillantes, elle peut aussi produire des images truquées, des voix artificielles, des vidéos falsifiées ou des déclarations qui n’ont jamais été prononcées.
La difficulté devient alors considérable : le journaliste doit non seulement rechercher la vérité, mais aussi démontrer que ce qu’il présente comme une vérité n’a pas été fabriqué.
Cette évolution transforme profondément le métier. La bataille pour la liberté de la presse n’est plus seulement une bataille contre la censure traditionnelle. Elle devient également une bataille contre la peur, l’intimidation numérique, la fragilité économique des médias et la manipulation technologique de l’information.
Car lorsque les journalistes commencent à éviter certains sujets, ce n’est pas uniquement la profession qui perd. C’est le citoyen qui perd son droit à une information libre, indépendante et vérifiée.
Une démocratie peut supporter la critique. Elle doit même la supporter. Elle a besoin de journalistes capables de poser les questions qui dérangent, d’enquêter sur les responsables, de révéler les dysfonctionnements et de donner une voix à ceux qui n’en ont pas.
Le véritable danger n’est donc pas seulement de voir disparaître des médias. C’est de voir apparaître une société dans laquelle les médias continuent d’exister, mais où la peur détermine progressivement ce qui peut être dit, enquêté et publié.
La liberté de la presse ne disparaît pas forcément avec un grand coup de ciseaux. Elle peut mourir à petit feu : une enquête abandonnée, une question évitée, une information retirée, un journaliste intimidé.
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